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Affaire Bastien Vivès : réflexions sur l’art, la morale, la vérité et sur le fantasme

Par

Rémi Lélian

Publié le

19 décembre 2022

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De prime abord, la polémique autour de Bastien Vivès semble se résumer à un débat autour de la censure. On voudrait censurer un dessinateur qui n’a fait que dessiner, un créateur qui n’a fait que créer. Pire, on voudrait aseptiser l’art pour complaire à l’ère du temps et lui retirer sa vertu cathartique, laquelle ne va pas sans une certaine transgression nécessaire à son accomplissement. Mais si on réclame la catharsis dans l’art, on reconnaît alors à l’art une dimension morale et c’est cette  question de la morale dans l’art qu’il faut poser, même si on craint ce faisant de donner l’impression de céder à la fureur woke qui entend à terme effacer tout ce qui a été. Tant pis, l’effort de la réflexion mérite qu’on prenne ce risque car si l’hérésie woke pose pour une fois une bonne question, tout nous oblige à lui apporter urgemment une réponse correcte afin d’éviter qu’elle ait pour elle à la fois l’initiative et la conclusion, bref, qu’elle gagne. Pour cela, il faut violenter les clichés grâce auxquels nous évoluions jusqu’à présent selon la facilité d’un point de vue, presque idolâtre, sur l’art qui consiste à dire que tout y est permis quand auparavant, selon un autre point de vue, on considérait que son influence, trop importante pour être ignorée, se devait de ne pas blasphémer les convenances. Deux points de vue qui nous apprennent que, quoiqu’en dise, même l’art transgressif est d’abord l’art officiel d’une époque. Deux postures faciles qui évitent de se coltiner cet ambigu des représentations artistiques dont la zone grise est l’élément naturel.

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Autrement dit, il n’y a pas eu, ni maintenant ni jamais, d’art par essence libertaire mais seulement des époques plus ou moins libertaires et dont la licence n’était pas celle qu’elle est aujourd’hui ou celle qu’elle sera demain. C’est la part relative de l’art qui, comme toutes les choses humaines, ne possède pas en lui-même le caractère immarcescible de la vérité. Il vieillit et ne traverse pas le temps sans avoir changé dans la perception que l’on a de ce qu’il représente. Mais c’est aussi son écume qui a vocation de disparaître au profit de ce que l’artiste s’efforce d’atteindre sans jamais  parvenir à l’hypostasier : la vérité justement qui fournit l’encre à sa plume et aux pinceaux sa peinture, si bien qu’on peut juger de la valeur d’une œuvre en fonction du degré de vérité qu’elle s’est efforcée d’atteindre, et cela indépendamment d’une époque qui l’aura vantée ou clouée au pilori. Aussi, sans qu’on l’ait lu, sans qu’on sache ce qu’il en est réellement de son œuvre, sinon quelques dessins qu’on a vus et qui nous ont soulevé le cœur, Bastien Vivès puisqu’il parle de fantasmes, donc de ces images mentales qui n’ont pas vocation à se réaliser mais qui, dans le trouble de notre conscience, parviennent parfois à s’immiscer clandestinement dans le vaisseau du désir pour se concrétiser dans le crime le plus abominable, celui de la profanation de l’innocence, dans le cas des fantasmes pédophiles qu’il évoque, Bastien Vivès, donc, nous oblige à nous poser la question de la vérité dans l’art, par conséquent, celle de la morale, la vérité ne pouvant que s’incarner et s’incarnant finir par regarder la cité dans son ensemble.

On l’avoue, nous ne l’avons pas lu, ni regardé ses dessins sérieusement, aussi notre propos ne peut s’adresser à Bastien Vivès mais plus généralement à ceux qui en parlent sans évoquer son propos comme pour demeurer en surface des abîmes, car on ne peut se contenter d’arguer de l’innocuité d’un dessin en tant que tel, qui par nature ne met pas en jeu d’authentiques personnes, pour dire qu’il est inoffensif et donc inaccessible à la répression. De fait, si le dessin est éventuellement inaccessible à la répression, ça n’est pas le cas du fantasme dont l’expression doit être, elle, réprimée. Comprenons-nous bien, fantasmer n’est pas faire et la vie imaginaire de chacun peut receler mille horreurs entremêlées qui, macérant dans le for de sa conscience, justement se coupent de toutes velléités d’être entreprises pour de bon. Le fantasme n’est pas moral, il n’a pas à l’être, il est le point de nuit de notre conscience, affranchi de toute décence, irresponsable, sorte de roi sans sujet et qui n’a de devoir envers personne.

Un fantasme ne se raconte pas sauf pour le disséquer jusqu’à lui faire rendre gorge, il n’a sa place en art qu’à condition d’y être exécuté par la vérité, après que le tribunal du réel l’a condamné

Il en va différemment de sa représentation artistique. Celle-ci consiste en un franchissement des barrières de l’imaginaire purement intime en direction de la réalisation ; dès lors, en art, le fantasme affronte le réel, c’est-à-dire l’altérité qui constitue la condition de la morale. De plus, un fantasme ne se raconte pas sauf pour le disséquer jusqu’à lui faire rendre gorge, il n’a sa place en art qu’à condition d’y être exécuté par la vérité, après que le tribunal du réel l’a condamné. L’art, répétons-le, n’est pas le lieu du fantasme, mais l’endroit de son surmontement.

Je n’écris pas pour moi seul, je ne peins pas pour moi seul, je ne dessine pas pour moi seul, j’écris, je peins, je dessine pour un public auquel je m’adresse avec pour seule responsabilité de savoir ce que je veux lui dire. Quand Baudelaire décrit la séduction du mal, il parle du mal et ne l’appelle pas le bien. Quand Flaubert parle de l’adultère, il ne le prône pas mais montre justement comment l’empire du fantasme sur Emma Bovary, donc celui de la mauvaise littérature, la mène à sa perte pour la détruire irrémédiablement. Même Sade, saleté morale s’il en est, ne triche pas et la licence qu’il prône, ce mal que lui appelle le bien, fabrique un cachot entre les murs duquel on torture perpétuellement l’innocence. Personne ne peut lire Sade sérieusement et se réjouir de ce qu’il décrit sauf à être déjà un criminel lui-même et, quoiqu’on pense de la qualité de son œuvre, elle demeure en ce sens édifiante car l’art n’a pas vocation finalement à lever les tabous mais plutôt à les révéler à nouveau, à les fortifier, à nous expliquer pourquoi ils sont nécessaires. L’art est une expérience des limites et subséquemment du réel en cela qu’il les touche pour les réaffirmer.

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Autrement dit, on n’est pas là pour rigoler et sans l’effroi immense qui saisit la représentation de leur destruction, même si cela peut nous faire rire ou nous séduire un instant, on n’aura rien architecturé du tout afin d’en tirer une contemplation susceptible de nous élever au-dessus de nous-mêmes, on aura simplement dégueulé notre fantasme en public, soit produit du mensonge, de la pornographie – l’inverse exact de l’art. Or, comme la vue de quelqu’un qui vomit suscite la nausée chez ceux qui en sont les témoins, le déballage du fantasme, toute honte bue, crée une complicité perverse chez ceux qui partagent ce fantasme. Si Sade ne peut séduire et créer une communauté immonde qu’avec ceux qui, sans lui, partageaient déjà son goût sadique pour le meurtre et le viol, un Matzneff normalise la pédophilie, s’efforce de la rendre attrayante et influence ceux pour lesquels elle n’était qu’un fantasme vis-à-vis duquel ils n’étaient peut-être pas très clairs, mais qu’ils refusaient d’accomplir et qu’ils ont accomplis, entre autres, parce que Matzneff, comme Vanessa Springora l’a heureusement révélé au grand jour, leur a menti en leur disant que ce fantasme réalisé demeurait non seulement innocent mais bienfaisant, voire la marque d’une morale supérieure érigée par-delà les tabous.

Pour ce que nous croyons en avoir compris, il ne semble pas que Vivès se range parmi les Baudelaire et les Flaubert, ces moralistes subtils que la censure a poursuivis parce que l’époque s’abaissait déjà trop moralement pour saisir que le poète et le romancier l’étaient véritablement, eux, des artistes moraux. Il semble trop soucieux de se revendiquer d’une attitude provocatrice et fut trop légitimé par tout le monde pour qu’il ne participe pas un peu de l’esprit d’une époque qui suinte par tous les pores de sa peau le relativisme moral et l’absence de probité. Vivès est-il, a minima, un Sade, soit un moralisateur involontaire ou bien une espèce de Matzneff a priori dépourvu de victimes et pris au piège de sa provocation ? Un menteur qui s’ignore peut-être mais qui déguisé en artiste recèle sa camelote fantasmatique en mouillant un maximum de monde dans sa combine histoire que, dissimulé parmi les preuves qu’il aura donné de ses forfaits contre l’art, on ne puisse plus retrouver le faussaire qui, au cas où on le mette en accusation, prétendra de surcroît au statut d’exception de l’artiste ? L’avenir nous le dira. Qu’importe, puisque de toutes les façons on ne parle pas ici de Bastien Vivès. Ce que l’on sait en revanche, c’est que tout art mensonger est voué à se perdre et à perdre ceux qu’il aura envoutés, créateurs comme spectateurs.

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