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Éditorial culture de février : Restriction du domaine de la lutte

Par

Romaric Sangars

Publié le

3 février 2023

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culture

Mon confrère Ungemuth a tendu toute la débilosphère, parce qu’il s’est amusé à se demander dans Le Figaro qui était le plus nul entre Musso et Lévy. Musso évidemment. Sans quoi Lévy vendrait autant. Quand on vise la strate molle et massive du lectorat, plus c’est médiocre, plus ça prend. « Nos livres sont moins pathétiques que vos articles », a gazouillé l’auteur de La Fille de papier, dans un « c’est celui qui dit qui y est » démontrant encore combien il était le vainqueur légitime de ce duel. Même comme « twittos », il peine.

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Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est qu’en 2023, Le Figaro parvient à devenir un journal subversif en se contentant de rappeler, non sans humour, ce qui eût paru une banalité partagée par tous dix ans plus tôt. Que messieurs Musso et Lévy soient des amuseurs publics, à la facilité un peu honteuse, et non des successeurs de Chateaubriand et Céline, il me semblait que la plupart des gens l’entendaient ainsi, y compris leurs lecteurs qui n’allaient pas chercher de fulgurances esthétiques ou de révélations existentielles dans Et si c’était vrai…, Où es-tu ? Et après… ou Sauve-moi (tous ces titres sont réels).

L’autrice du Dîner des ex, Tatiana de Rosnay, même catégorie mais dans la branche féminine, s’est offusquée à son tour dans une formule résumant l’implacable efficacité de ses traits d’esprit : « Le plus nul, c’est bien votre article et sa condescendance », utilisant la même arme rhétorique (« Attention : miroir ! ») que son confrère et immortel auteur de Parce que je t’aime, Je reviens te chercher et Que serais-je sans toi ? Décidément, les guimauves se rebiffent. D’ici que Marc Lévy, après Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites, Elle et lui et Si c’était à refaire, nous ponde un pamphlet pour laver son honneur, nous ne sommes à l’abri de rien ! L’intitulerait-il : Marre des moqueurs, Le Nul, c’est toi ! ou Puisque tu dis ces vilaines choses ? La critique tremble.


La saine agressivité intellectuelle, le trait mordant, la faculté de juger en discriminant selon des critères pertinents, la défense des hiérarchies qualitatives contre la force brute du quantitatif, tout cela participe de la révolte de l’esprit contre le poids de la matière

En attendant, le champ du débat semble se restreindre encore. Si rappeler des évidences fait aujourd’hui trembler la susceptibilité des réseaux, si la moindre vanne légitime sur des divertisseurs millionnaires est interprétée comme une odieuse offense, ça va devenir difficile de penser et de se distraire un peu. La saine agressivité intellectuelle, le trait mordant, la faculté de juger en discriminant selon des critères pertinents, la défense des hiérarchies qualitatives contre la force brute du quantitatif, tout cela participe de la révolte de l’esprit contre le poids de la matière. Une pique ironique contre la formidable évidence des chiffres de vente de Musso et Lévy, afin de rappeler qu’il y a un autre plan que ces succès commerciaux, un plan selon lequel ces mammouths de l’édition n’en restent pas moins des fourmis de la création, c’est là la seule arme dont disposent les avocats de l’esprit pour relativiser un peu la tyrannie du nombre.

Et même cette arme, a priori si dérisoire, serait aujourd’hui jugée d’une violence outrancière ? Il faudrait que les sultans du Marché du livre, dont la fortune tient essentiellement à avoir su viser bas pour toucher large, se voient encore environnés d’un respect religieux, que leurs babouches dorées soient également lustrées de la salive des critiques par égard pour la dignité chatouilleuse de leurs millions de lectrices bovaryennes ? Eh bien, non. Face à un tel déluge d’eau-de-rose, notre fiel, c’est votre hygiène mentale.


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