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Éditorial culture d’octobre : Changement de régime

Par

Romaric Sangars

Publié le

4 octobre 2022

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cult

Que se joue-t-il ? Voici une question que l’on peut se poser devant un programme théâtral comme en considérant sa propre existence un soir d’automne, en fumant une cigarette (je ne fume plus que dans mes éditos), et qui résume en soi, non seulement le contenu d’une rubrique culturelle, mais toutes les raisons pour lesquelles on lit, on pense, on prie ou l’on débat ivre jusqu’à quatre heures, même au cours d’un mois sobre comme octobre, afin de comprendre notre rôle, la raison de la tension, l’issue possible. L’art sert à ça, comprendre et sentir tout ce qui se joue, parce que d’une manière générale, nous avons tendance à flotter à côté de l’existence, à nous laisser absorber par des nécessités triviales, détourner du drame. À défaut d’une arme pointée sur soi, regarder en face le cœur tragique des choses demande beaucoup de détours.

À défaut d’une arme pointée sur soi, regarder en face le cœur tragique des choses demande beaucoup de détours

Que se joue-t-il ? C’est la question que pose à sa manière un Simon Liberati, lequel, trouvant l’intrigue de base trop molle à son goût, l’accidente à volonté en mêlant sa vie à celle d’anciennes vedettes, ou d’actuelles, franchissant sans cesse la ligne entre fiction et réalité, quoi qu’il serait plus juste de parler de « narration directe » et de « narration indirecte », notre vie ne représentant au fond jamais que la narration qui nous concerne. Yannick Haenel répond aussi, en se projetant dans un cadre très éloigné du sien : l’histoire d’un philosophe se faisant banquier, pour plier cette autre trajectoire au même canevas initiatique qui sous-tend toujours ses romans. Soit la vie est trop banale en soi pour qu’on n’aille pas la brûler dans n’importe quelle aventure qui en réchauffe un peu le déroulé. Soit même la vie la plus banale en apparence peut dissimuler l’accomplissement de grands mystères. Peu importe par quel angle on l’attaque, le problème de fond demeure le même.

Encore faut-il persister à vivre dans un régime narratif. Or, si chacune de nos histoires individuelles s’enchâssait autrefois dans un grand récit collectif, qu’il fût eschatologique, par le christianisme, ou plus bassement politique, après la Révolution, la post-modernité a vu le démantèlement des grands récits. Depuis, la gestion algorithmique des êtres et du monde se substitue progressivement aux anciens récits-cadres. Des calculs savants et perpétuellement mis à jour optimisent l’exploitation de nos capitaux divers. Voilà pour l’intrigue. S’il n’y a plus de « grand récit », il n’y a plus de « petit récit » non plus, c’est un aspect du problème sur lequel les post-modernes ne se sont pas suffisamment penchés. Le roman des années 2020 qui se voudrait cohérent avec l’arrière-plan de son époque devrait renoncer au régime narratif et se contenter de gloser sur des listes. Après La Divine Comédie et La Comédie humaine, on passerait au Catalogue du vivant, et ce serait un reflet plus juste du « métarécit » en place. Une suite de descriptions moralement neutres de connexions humaines et d’orientations personnelles après que l’instinct, influencé par la mode, eût été traité par l’IA pour qu’il obtienne la meilleure réponse possible.

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Si nos romanciers n’écrivent pas ça, c’est parce que c’est littérairement une impasse, même si un écrivain doué pourrait livrer une belle curiosité à partir d’un tel concept. Si c’est littérairement une impasse, c’est que c’est également une impasse existentielle. Ce qu’il faut faire évoluer, c’est donc le métarécit. Plutôt que de nous poser des questions de gestionnaire, nous nous poserons alors à nouveau des questions d’aventuriers, et nous sentirons vibrer une étrange et belle excitation, en considérant notre existence, un soir d’automne, crachant une volute au balcon en nous demandant : « Que se joue-t-il ? »


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