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Éditorial de Jacques de Guillebon : Au-delà du réel

Par

Jacques de Guillebon

Publié le

3 février 2023

Partage

Friedrich

Voilà cinq ans et quelques mois que nous nous sommes battus, dans ces pages, dans ces maigres pages, fragile alliage de matière et de nos petites idées, pour essayer de frôler la vérité, satellites microcosmiques, mus par elle, attirés et tenus à distance en même temps par son infinie grandeur, et le voile qui la recouvre n’ayant peut-être été disposé là qu’afin d’éviter que nous soyons immédiatement réduits en poudre si jamais nous la contemplions. Mais que ce voile est attirant. « Dieu, personne ne l’a jamais vu ». C’est Dieu lui-même, selon notre foi, qui le dit, et qui ajoute que qui l’a vu, lui, a vu le Père cependant. Ironie christique, ironie du salut, dans le sens où ce qui sauve est à la fois, illogiquement et miraculeusement, à portée de main pour qu’on le reconnaisse sans le voir – et réciproquement.

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Tout cela nous emmène bien loin, et le lecteur aura les yeux agacés de notre homélie mensuelle. Qu’il se rassure, d’autres viennent après nous, qui certainement lui parleront plus aimablement, plus intelligemment, plus réellement. Mais, et c’est justement la dernière question qui nous occupe, et qui vaut peut-être cinq minutes de votre temps, cher lecteur : qu’est-ce que ce réel que la droite française contemporaine a fait profession d’adopter, à quoi elle assure être perpétuellement et de nature connectée ? Le réel, le réel seul, ce n’est rien et quiconque a lu deux livres de philosophie, même distraitement, en est généralement convaincu. Supposer que, parce que j’aie constaté, et dans la rue, et au tribunal et dans les prisons une surreprésentation des immigrés africains et de leur descendance dans les actes de délinquance, fasse de moi un connaisseur du réel n’est plus vrai, juste ni intelligent que le fait qu’une « féministe » qui écrit de mauvais livres constate que les prisons sont remplies d’hommes et non de femmes soit une connaisseuse du réel. Oui, les deux propositions sont isolément formulées aussi « vraies » l’une que l’autre. Il y a des chiffres, nous assène-t-on. Ce réel n’est aucunement intéressant ni pour la pensée, ni conséquemment pour l’action.

Le réalisme que nous avons hérité d’Aristote, médié par la scolastique médiévale, consiste dans l’« adequatio rei et intellectus », c’est-à-dire que l’intelligence dont nous croyons avoir été pourvu doit s’appliquer au fait brut que l’on appelle le réel pour le lire, le décrypter s’il le faut, et en déduire quelque chose qui nous approche de la vérité. Seulement, cette intelligence a elle-même été surélevée, croyons-nous, si nous sommes français, donc chrétiens, par une révélation. Personne n’a jamais démontré qu’Aristote avait fondamentalement tort quand il suppose qu’une partie de l’humanité est assez faible dans son intelligence et sa volonté pour se contenter d’être esclave. Et pourtant, aucun de nous ne supporte plus cette assertion. C’est que nous avons été libérés malgré nous de ce « réel » par quelqu’un qui nous a rétablis, par son sacrifice, dans une égale dignité, nous apprenant surtout à prendre soin de l’esclave naturel, c’est-à-dire l’honorer. L’immense saint Thomas d’Aquin nous a de même démontré, vers 1270, quand bien même il fut condamné alors par le ridicule évêque Étienne Tempier, que l’on pouvait en même temps considérer par la foi que l’univers avait été créé, et penser par la raison qu’il était éternel. C’est le moment miraculeux où l’Occident a établi, et seul au monde, l’articulation non-contradictoire de la foi et de la raison.


Nous abandonnons la théologie (l’homme passe l’homme) à la gauche que nous maudissons, pour ne conserver que la raison seule – qui dans les conditions où elle croit saisir le réel finit par se condamner à l’inhumanité

Tout ça pour dire que dans notre état présent, nous abandonnons la théologie (l’homme passe l’homme) à la gauche que nous maudissons, pour ne conserver que la raison seule – qui dans les conditions où elle croit saisir le réel finit par se condamner à l’inhumanité.

Sots que nous sommes de ne répondre aux fanatiques du « genre » que par une évidence biologique ; imbéciles que nous sommes de ne répondre aux globalistes que par un identitarisme tautologique ; crétins sommes-nous encore de ne répondre aux marxistes que par les effets de la main invisible. On pourrait pousser cent exemples de vessies qu’un idiot conservatisme nous fait prendre pour des lanternes.

Ce que nous appelons réel n’est aujourd’hui que cette sagesse du monde qui a été pulvérisée il y a deux mille ans. Si vraiment nous voulons être forts, soyons d’abord faibles. Soyons d’abord enfants, avec ce suprême courage qu’est, selon Hélie de Saint-Marc, de rester fidèle à ses rêves de jeunesse.


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