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Éditorial idées de novembre : L’heure de voir ce que l’on voit

Par

Rémi Lélian

Publié le

4 novembre 2022

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Il est une façon de penser contre-intuitive qui n’a rien à voir avec le fait de penser en fonction des modes et pour être dans le coup, mais qui consiste à s’efforcer de penser à l’heure. Ni en avance, ni en retard, à l’heure, c’est-à-dire selon la singularité propre à l’instant T. La chose est difficile parce qu’elle réclame patience et sang-froid, qu’en outre nous pensons naturellement par analogie, donc en comparant ce qui se présente à nous, en premier lieu sous la forme de l’accident, avec ce que nous connaissons déjà et dont, de ce fait, nous croyons éprouver la répétition. Car il ne s’agit pas de comprendre l’adage de Péguy « voir ce que l’on voit » comme l’éloge de l’opinion brute, mais de savoir que pour pouvoir voir ce que l’on voit, on doit s’efforcer de ne pas le regarder d’abord à la lumière du déjà-vu. Voir est difficile et dire plus encore, et le courage authentique de dire ce que l’on voit, c’est le courage envers soi-même d’avoir tenté de voir, avant de dire, en saisissant la singularité de chaque chose pour pouvoir la dire de la façon la plus juste.

Pour pouvoir voir ce que l’on voit, on doit s’efforcer de ne pas le regarder d’abord à la lumière du déjà-vu

Combien nous voici loin alors des idéologies, des lubies, et du réel appauvri par des narrations prétextes à toutes sortes de rêveries mauvaises, dont le but est de nous éloigner du monde pour nous y faire revenir avec le seul projet de nous en venger. Combien l’effort est grand cependant d’écouter la leçon de Clément Rosset afin de saisir l’idiotie du réel. Combien la vocifération et le plaisir, les passions, l’ego, les châteaux en Espagne, mais aussi le souci de se voir confirmer dans ses croyances pour montrer qu’on a eu raison, apparaissent soudain dans toute leur misère ontologique face à l’exigence de se situer en face de ce que le présent requiert quand on le scrute pour y voir ce que l’on voit. Combien le réel est riche s’il devient soudain rare, transmuté dans la cornue de l’unique.

Pour autant, il ne s’agit pas de demeurer dans l’extase contemplative et silencieuse des trains qui passent et qu’on ne voit jamais passer deux fois. Nous ne sommes pas des vaches nietzschéennes. Il faut dire ce que l’on voit. Or on n’architecture pas sa pensée, afin qu’elle nous dise quelque chose de l’heure présente, y compris en recourant aux analogies, sans avoir préalablement saisi la singularité de ce dont on tente de parler. L’exercice est aussi subtil qu’ardu, il réclame un ordre rigoureux et une discipline perpétuelle qui, si l’on en prend l’habitude, démasquent nombre d’impostures, lesquelles nous font confondre la boucle des machines avec l’épique, et sous les discours prétendument connectés au réel, dissimulent les borborygmes de ceux qui n’ont rien ruminé d’autre que l’air qu’ils brassent depuis longtemps.

Lire aussi : Éditorial idées d’octobre : La mort ?

Voilà le préalable à toute guérison d’une réalité qui n’a jamais été aussi affaiblie et menacée qu’à présent et qui, assaillie de toutes parts, cède dans ses représentations aux règnes de ses bourreaux. Et qu’on ne se trompe pas ! On ne pinaille pas, au contraire, l’urgence motive le propos et c’est, à l’inverse, ceux-là qui disent qu’on n’a pas le temps de refonder son regard, au prétexte que demain il sera déjà trop tard, qui refusent de voir ce qu’ils voient, ceux-là qui nous disent que nous avons du temps à perdre avec les demi-vérités qu’ils scandent après les avoir coupées au mensonge, ceux-là auxquels nous répondons ici qu’il n’y a pas de demain qui compte et qu’il est l’heure !


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