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Éditorial monde de février : La voix du déclin

Par

Laurent Gayard

Publié le

3 février 2023

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poutine

« Les Russes les plus idiots sont tous morts », disent les Ukrainiens depuis juillet dernier, en constatant l’abandon par leur adversaire des stratégies de conquête les plus absurdes qui ont coûté tant de soldats à Moscou. En France, en revanche, les idiots, qui ne sont pas directement exposés aux périls de la guerre déclenchée par leur champion, continuent de servir avec zèle la propagande du Kremlin. Les mêmes qui affirmaient avec assurance que jamais les troupes russes ne franchiraient la frontière avec l’Ukraine, ont proclamé ensuite que Moscou n’avait aucune intention d’envahir l’Ukraine puis, face à l’évidence de la tentative d’annexion par la force, qu’il s’agissait là uniquement d’une manœuvre de diversion visant à faciliter la prise de contrôle du Donbass par les séparatistes. Un an et 50 000 morts plus tard, on se dit que la « diversion » a coûté un peu cher. Gageons que si la Russie avait envahi toute l’Ukraine en deux semaines, les mêmes spécialistes nous auraient certainement assuré que jamais, au grand jamais, Vladimir Poutine n’aurait eu l’intention d’envahir ensuite la Moldavie, la Géorgie, les pays baltes ou, pourquoi pas, la Pologne. Laissons-là ces géopoliticiens soi-disant « réalistes » pour nous intéresser à l’analyse livrée par une figure un peu plus singulière, et plus intéressante, du paysage intellectuel, Emmanuel Todd.

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Ignorant des plus élémentaires principes qui guident l’engagement intellectuel en France,Todd n’a pas attendu l’âge d’une retraite confortable pour écrire des choses qui déplaisent. Il fait aussi partie des rares figures qui n’emploient pas à tout propos le mot « peuple » pour légitimer leur imposture idéologique ou servir leur carrière médiatique. Todd peut être aussi visionnaire qu’horripilant et il a l’art d’appuyer son doigt d’anthropologue là où cela fait mal. Dans La Chute finale, en 1976, il pronostique l’écroulement de l’Union soviétique et il est difficile d’oublier que, dans les années 1990, quand Michel Onfray, intronisé aujourd’hui penseur rebelle en chef de la droite et grand défenseur du peuple, s’ébattait encore avec délice dans les eaux parfumées du « matérialisme hédoniste », Emmanuel Todd dépeçait méthodiquement le projet européen dans L’Illusion économique, deux ans avant que Maastricht ne soit signé. Cela seul justifie qu’on lui accorde plus d’attention qu’à l’intellectuel médiatique lambda, surtout quand il affirme que la Troisième Guerre mondiale a commencé avec l’Ukraine.

Comme les deux précédentes, celle-ci commence par la sidération et se poursuit en déjouant tous les pronostics.Sidération face à l’invasion de l’Ukraine. Surprise face à la mobilisation des Européens. Surprise face à la résistance de la Russie aux sanctions. Et, de fait, voilà que s’installe dans la durée un véritable conflit de civilisation, une guerre mondiale « entre l’ensemble de l’Occident d’une part et la Russie adossée à la Chine d’autre part ». Si Todd ne nous épargne pas le couplet désormais usuel de l’Ukraine comme guerre par procuration de l’empire américain, les hypothèses qu’il formule retiennent pourtant l’attention car elles tracent des perspectives aussi inquiétantes que réalistes. « Nous comptons les kilomètres carrés repris par les Ukrainiens, mais les Russes eux attendent la chute des économies européennes. Nous sommes leur front principal ». Une autre manière de dire que les Russes ne s’arrêteront pas. Du moins pas avant d’avoir fait plier l’Ukraine, mais aussi l’Europe avec elle.


Le Kremlin souhaite parler d’égal à égal avec les États-Unis et que cette ambition passe par la soumission et l’effacement durable du Vieux continent

Et c’est à l’évidence la dimension du conflit que ne souhaitent pas voir ceux qui affirment sans relâche qu’en soutenant l’Ukraine nous « abîmons » notre relation avec la Russie. Il paraît difficile d’« abîmer » une relation quand l’un des deux acteurs de cette relation méprise aussi profondément l’autre. La Russie n’est pas seulement engagée dans une guerre contre l’Ukraine, mais dans un conflit contre l’Europe. Ceux qui continuent à croire que l’Europe est l’innocente victime collatérale d’une lutte planétaire entre la Russie et les États-Unis n’ont pas compris que le Kremlin souhaite parler d’égal à égal avec les États-Unis et que cette ambition passe par la soumission et l’effacement durable du Vieux continent. Dans le conflit qui se joue en ce moment, l’Europe ne joue donc rien moins que sa survie. L’Ukraine a peut-être remporté une première victoire mais elle peut fort bien s’effondrer le mois prochain et nous laisser face à face avec l’ogre russe, qu’il ait le visage de Vladimir Poutine ou celui d’Evgueni Prigojine. Ne croyons pas, nous dit Todd dans son entretien, que la Russie soit seule. « 75 % du monde ne suit pas l’occident qui paraît tout petit ». En face de l’internationale hétéroclite des autocraties, c’est nous, Occidentaux, qui semblons de plus en plus seuls et dangereusement démunis. Et nous ne devrions pas écouter ceux qui souhaitent nous désarmer encore plus. Ce sont eux qui sont la véritable voix du déclin. Ce sont eux qui nous feront définitivement sortir de l’histoire. Vae victis.


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