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Joseph Thouvenel : « La lutte des classes c’est la loi du plus fort, mais rarement la loi du plus juste »

Par

Aurore Leclerc

Publié le

22 octobre 2022

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Thouvenel

Que pensez-vous des revendications des grévistes ? Ne sont-elles pas légitimes ?

Nous faisons face à une très forte reprise de l’inflation, avec une politique salariale très modérée dans la plupart des entreprises depuis plusieurs années. De ce point de vue : oui, il est légitime que les salariés demandent des augmentations de salaires, simplement pour maintenir leur pouvoir d’achat. Concernant la grève chez Total : il est nécessaire de prendre en compte les conditions de travail pour pouvoir juger du bien-fondé de cette grève. Total a communiqué sur une moyenne de rémunération élevée pour les personnels des raffineries, mais il faudrait savoir précisément ce que cela recouvre. On sait qu’il s’agit en partie de primes, l’intéressement, la participation, mais en même temps cela concerne des gens qui sont amenés à travailler le week-end, la nuit. Il est donc normal que ces gens gagnent plus que d’autres qui n’ont pas ces sujétions.

En revanche, est-ce que ces justes revendications justifient le blocage de tout le pays ? Pour le syndicaliste chrétien que je suis, la réponse est non. La grève doit être le dernier recours, et lorsque l’on fait grève, on se doit de prendre en compte les conséquences sur l’entreprise – si je lance une grève dure et coule mon entreprise, ce n’est bon pour personne – lorsque mon travail a des conséquences sur le public, je me dois de regarder si ma grève est suffisamment légitime par rapport à la gêne qu’elle occasionne aux autres. Dans le cas qui nous intéresse, la gêne occasionnée, ce sont des gens qui perdent leur travail, ou qui ne peuvent pas travailler : des artisans, des indépendants que cette grève met dans de très grandes difficultés.

« Il y a un problème moral d’indécence de certaines rémunérations »


Joseph Thouvenel

Soit on vit dans un monde où l’on se construit égoïstement, soit on a une autre vision des choses, qui est une vision de solidarité entre les travailleurs : « Je ne peux pas maintenir mon mouvement de grève, parce que je mets des personnes, des familles, dans des situations extrêmement difficiles ». C’est une responsabilité morale !

La responsabilité pèse-t-elle seulement sur les salariés ?  

Non, bien sûr. Il y a une grande part de responsabilité de l’entreprise Total. Derrière ces mouvements de grève, vous avez des organisations révolutionnaires qui prônent la lutte des classes. Comment se fait-il que sur des points stratégiques, une entreprise comme Total n’aie pas eu la vigilance nécessaire pour éviter que des organisations révolutionnaires ne prennent la main ? C’est-à-dire que le manque de vigilance du groupe Total sur le profil des personnes travaillant à des points stratégiques a pour conséquence qu’à un moment donné, une organisation de lutte des classes peut agir en parfaite cohérence avec sa philosophie, en bloquant le système. « Si ça ennuie les autres, c’est pas grave. Plus ça ira mal, mieux ce sera ».  

Quand vous dites « mettre les bonnes personnes aux bons postes », vous voulez dire qu’il ne faudrait pas laisser des syndiqués CGT à des postes stratégiques ?

Normalement, l’entreprise connaît son personnel. C’est à elle de veiller à ce que les relations sociales dans les secteurs les plus stratégiques soient bonnes. Et du point de vue des relations sociales dans l’entreprise, on voit très bien ceux qui sont pour des relations apaisées, cohérentes, et ceux qui sont purement dans un état d’esprit de lutte des classes. Toute personne exerçant des responsabilités sur des salariés devrait avoir cela en tête. Dans le cas précis, on voit bien que la CGT, qui est une CGT très dure dans ces raffineries, n’est pas née du jour au lendemain.

Lire aussi : Joseph Thouvenel : « Sur les retraites, le débat politique est un débat d’idéologues »

Ou bien ,si c’est une découverte pour ceux qui gèrent le personnel chez Total, il faut qu’ils changent de métier. C’est à eux de veiller à ce que les personnes travaillant à des postes-clefs, soient ouvertes à la négociation même dans un esprit de fermeté, mais ne soient pas des jusqu’au-boutistes. Enfin, pour Total comme pour d’autres, si l’entreprise était gérée à « l’allemande », la moitié de son conseil d’administration ou de son conseil de surveillance, serait composée de syndicalistes. Dans une telle configuration, les relations sociales sont très différentes, tout comme la façon d’appréhender l’avenir de l’entreprise. En Allemagne, dans les entreprises d’au moins 3 000 salariés, c’est la règle. Or, l’industrie allemande ne se porte guère plus mal que l’industrie française. En Allemagne, tout n’est pas rose (certains secteurs comme les abattoirs n’avaient pas de conventions collectives jusqu’il y a peu) mais dans l’industrie allemande en général, les gens ne sont pas maltraités. En France, tant que le patronat des grosses entreprises refusera que des salariés siègent dans les instances où se construit et se discute leur avenir, on en arrivera à des conflits de cette sorte.

Quand on entend que le PDG de Total a annoncé une augmentation spectaculaire des dividendes distribués aux actionnaires, on comprend que pour les grévistes la fin justifie les moyens.

Au fond, les seuls qui peuvent juger de la légitimité du mouvement, ce sont les salariés. Un accord majoritaire sur l’augmentation des salaires avait été trouvé, signé par la CFDT, FO et la CGC (majoritaires dans l’entreprise). C’est le principe de la démocratie qui devrait s’appliquer ! Je ne peux pas, personnellement, juger de la légitimité du mouvement. En revanche, ce que j’observe, c’est que Total engrange de très très gros bénéfices. Une partie de ces bénéfices est liée à la guerre en Ukraine, et à la montée spectaculaire des prix de l’essence. Est-ce qu’une partie de ces bénéfices doit revenir aux salariés ? La réponse est oui ,évidemment ! Dans quelles proportions, ça je n’en sais rien. En outre, si ces bénéfices exceptionnels sont liés à la guerre, il serait normal que Total paye à la collectivité une taxe exceptionnelle. Mais le gouvernement n’a rien exigé de tel. Il y a ici forte responsabilité gouvernementale, et ce à double titre. D’une part, la grève n’a pas démarré hier. Pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le gouvernement n’a fait que minimiser le problème en adoptant un discours rassuriste. D’autre part, ayant constaté que Total engrangeait des profits exceptionnels grâce à la guerre, le gouvernement aurait dû mettre en place une taxe pour ces superprofits. Ce qui n’a évidemment pas été fait.  

« Il y a une coresponsabilité patronale et gouvernementale d’avoir laissé prospérer l’idéologie de la lutte des classes »


Joseph Thouvenel

Et cerise sur le gâteau, on constate l’immaturité du PDG de Total, qui communique sur le montant de ses rémunérations en essayant là aussi de minimiser son augmentation de salaire. C’est de l’immaturité complète. On ne lui demande pas de se vexer pour savoir s’il gagne trop ou pas assez. On lui demande, pour commencer, de régler le problème social crucial au sein de son entreprise, puisque cela devient un problème économique et social prioritaire pour l’ensemble du pays ! Et lui vient chouiner comme un enfant, ce n’est pas acceptable. D’ailleurs lorsque je regarde son niveau de rémunération et que je me réfère à ce que disait Henri Ford, le grand industriel américain : « La différence salariale maximum dans une entreprise, entre le patron et l’ouvrier le plus mal payé, doit être de 1 à 40 », orce est de constater que chez Total, ce différentiel plafond a largement explosé. Il y a donc aussi un problème moral d’indécence de certaines rémunérations. C’est très choquant et ça met de l’huile sur le feu.

Quel est votre regard vis-à-vis de l’extension de la grève aux autres secteurs décisifs comme l’électricité, via l’industrie nucléaire ?  

Comme je vous l’ai dit, certains cherchent la grève générale, et ne s’en cachent pas. Il faut faire la révolution, et tout est bon pour bloquer le pays, pour raviver le mécontentement, et lancer les gens dans la rue. Au moins ceux-là sont cohérents avec leur logique de lutte des classes. Je ne partage évidemment pas leur point de vue, car on l’a vu : à chaque fois cela vire au tragique. La lutte des classes, c’est la loi du plus fort, et la loi du plus fort c’est rarement la loi du plus juste. Avec cette logique, on verse très vite dans des régimes autoritaires, des dictatures, puisque c’est la force qui l’emporte. Cette manière de faire est dangereuse pour le pays, dangereuse pour tout le monde.

Quelles seraient les solutions pour nous en sortir par le haut ?

Ce ne sont pas des solutions à court terme. Pour commencer, est-ce que l’on retrouve l’idée de la Nation ? L’idée que l’on a un avenir commun qu’il faut construire ensemble ? Ou est-ce que l’on perpétue la société des égoïsmes, où chacun essaye de tirer un maximum de profits de la situation, quitte à léser l’autre et à nuire au bien commun ? Il y a une coresponsabilité patronale et gouvernementale d’avoir laissé prospérer l’idéologie de la lutte des classes, qui pour moi est une idéologie mortelle ; mais aussi une responsabilité syndicale d’abandon de ce que l’on appelait autrefois la « solidarité ouvrière » qui consistait à s’assurer que son mouvement de grève ne mettait pas en danger d’autres travailleurs, au profit d’une vision strictement égoïste.

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