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Laetitia Strauch-Bonart : « Un État omniprésent façonne un individu qui n’a pas besoin de la société civile »

Par

Edouard-Ghislain Renvep

Publié le

27 septembre 2022

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Strauch-Bonart

Pour reprendre le titre de votre livre, quelles certitudes sur la France faudrait-il remettre en question ?

J’essaye de proposer des interprétations différentes de supposés communs. L’association de la centralisation aux Jacobins par exemple, alors que les Girondins partageaient la même vision de l’organisation de la vie politique. Ou le recours à la Révolution française comme marqueur du grand moment de centralisation et de verticalisation du pouvoir, en réalité entamé sous la monarchie, comme le décrit Tocqueville. L’idée de déclin français enfin relève davantage de notre héritage et d’une matrice commune que d’une conjoncture, généralement associée par la droite à la fin de la domination de la France en Europe. Sans vouloir faire preuve d’angélisme – je pense ici à l’école – il y a un paradoxe français à s’estimer comme grand pays et tomber en même temps dans un discours décliniste. Revenue du Royaume-Uni, je constate une forme d’auto-flagellation en dépit de notre capacité à résister au phénomène de politiques identitaires ou wokes. Nos ressources historiques refusent ce genre de divisions identitaires dans le corps politique. D’un côté il ne faut pas idéaliser notre capacité à faire nation dans le passé, et de l’autre il faut reconnaître l’antiwokisme qui habite nombre des intellectuels contemporains.

Ce mouvement n’est-il cependant pas en marche dans le monde de l’entreprise ?

Les entreprises concernées sont déjà internationales et celles qui jouent ce jeu en France le font par opportunisme vis-à-vis de leurs clients et salariés. Mais soyons clairs : leurs dirigeants refuseraient que leurs propres enfants soient exposés à ce mouvement. L’enjeu est le refus des pires excès du wokisme, soit la discrimination inversée, par la culture française. Le poisson pourrissant par la tête, l’entrée du wokisme est le fait de quelques militants dans certaines universités, notamment Science Po. Les convaincus ne sont pas si nombreux et le problème relève de la non-résistance de ceux qui sont sans opinion, voire hostiles, mais qui préfèrent les compromissions. On manque de décideurs bien vertébrés, capables de dire non, de le justifier, et prêts à se confronter à une supposée opinion publique, celle de la classe moyenne supérieure de Twitter.

Lire aussi : [Idées] Ces wokes qui n’existent pas ?

Vous blâmez l’État et promouvez un regain de la société civile. Mais n’est-ce pas l’individualisme postmoderne qui dépolitise ?

Sûrement les deux. L’individu est anesthésié, il a été déshabitué et déséduqué à se prendre en charge lui-même, à prendre en charge ce qui l’entoure, et à faire corps avec la société civile. L’État a participé à cette anesthésie car État et individu marchent ensemble. Un État omniprésent façonne un individu qui n’a pas besoin de la société civile. L’individu tel qu’il est devenu demande plus d’État. Il y a une forme d’apathie. Quand on pense à l’égoïsme, il faut penser à l’État, au-delà du marché, du capitalisme, et du libéralisme économique. L’État dispose à présent d’une vie propre qui dissimule les liens qui nous unissent ; toujours là mais invisibles.

Veut-on encore vraiment du politique, et rester français ?

Le pays nous envoie des signes contradictoires. D’un côté l’abstention, maladie des pays démocratiques avancés, illustre cette apathie. De l’autre côté les Gilets jaunes communiquent des signaux politiques extrêmement forts. Il y a un danger à délaisser la politique car tout ne se sous-traite pas ni ne s’externalise. Voir ici le dernier débat présidentiel, ou les échanges sur le pouvoir d’achat, traités sous l’angle purement technique. On a perdu la capacité à poser des questions simples en politique. L’externalisation du pouvoir mène à des situations catastrophiques : le refus de s’emparer du sujet de l’état de l’école en France signe par exemple une démission totale des pouvoirs publics. Elle pourrait être uniforme, ou contraignante, mais elle est aujourd’hui uniforme dans sa médiocrité.

« C’est un nivellement qui empêche la résilience. Faire disparaître la norme ne fait pas disparaître la souffrance et empêche de la dépasser »


Laetitia Strauch-Bonart

Les Gilets jaunes ont-ils marqué un sursaut politique ?

J’y ai vu quelque chose de très politique, avec le RIC comme symbole de cette ébullition politique. La demande de représentativité qui a émergé du mouvement dépasse la mondialisation, c’est une revendication purement politique. Et c’est le vrai sujet de la France depuis la Révolution. La construction de structures supranationales a éloigné la décision. Pour beaucoup, l’UE est ce gros machin politique loin de nous. L’UE s’est construite trop vite, trop loin, trop tôt, sur la fiction d’un peuple européen. Or chaque crise réveille les réflexes nationaux. Je fais partie des très rares libéraux qui pensent que l’euro est un problème, considérant qu’on ne peut avoir de monnaie commune sans budget commun, avec en outre une banque centrale indépendante. Une partie de notre élite tente de passer par-dessus les Français via l’Europe, d’où le retour de bâton. [...]

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