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Olivier F : rescapé du 13 novembre

Par

Alexandre de Galzain

Publié le

9 juin 2022

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Pouvez-vous nous raconter cette journée du 13 novembre ?

Je suis arrivé vers 20 h 30 à la terrasse du Carillon où j’ai rejoint mon ami Sébastien et quelques-uns de ses amis. Je reçois un coup de fil, je décale donc ma chaise pour pouvoir téléphoner. Lorsque je raccroche mon téléphone, il y a une voiture noire qui arrive, aux vitres teintées. Je me suis dit que c’était étrange car les vitres teintées sont normalement interdites. J’y prête donc attention. Et là, par la porte avant, Brahim Abdeslam, le frère de Salah Abdeslam, sort de la voiture, avec une kalachnikov à la main. Je comprends qu’il va se produire quelque chose d’anormal, un attentat. Je fais volte face, je cours. J’entends Brahim Abdeslam hurler « Allah Akbar » dans la rue et commencer à tirer sur la terrasse du Carillon. Il tire dans mon dos, je ne le vois pas, mais j’entends les tirs et les bruits de verre. Dans le feu de l’action, j’ai reçu une balle dans le bras avant gauche. J’étais touché, je n’ai pas bien réalisé au début et j’ai continué à courir.

Plus tard, j’ai été pris en charge par les pompiers, puis on m’a emmené dans un autre bar qui avait été touché où il y avait un hôpital de campagne avec des gens qui étaient en train de mourir. Ce sont des scènes vraiment compliquées à vivre. Après tout cela, on m’a emmené à l’hôpital, dans le XXe arrondissement et on m’a retiré la balle. Sébastien a pris sept balles dans le corps. Il a vraiment été massacré par les terroristes. Je n’avais très honnêtement pas beaucoup d’espoir, ni pour lui, ni pour les autres qui étaient sur la terrasse, à côté de nous, et qui malheureusement ne s’en sont pas sortis non plus.

Lire aussi : L’islam est une révolution

Quelles sont les retombées psychologiques ? Avez-vous des séquelles ?

J’ai peut-être eu la chance d’être blessé et d’avoir malgré tout réussi à fuir la scène de crime. Je ne suis pas resté sous l’emprise des terroristes. Ce que j’ai entrepris, je l’ai réussi. À mesure que ma blessure guérissait, je guérissais aussi dans ma tête. Les éléments isolés existent et font partie des menaces, mais il ne faut pas en faire une psychose.

Qu’attendez-vous de la décision de justice ?

J’attends une décision exemplaire et que les accusés soient jugés très fermement, parce que le terrorisme vit aussi de l’incapacité que l’on a à démontrer la culpabilité des accusés : ils dissimulent généralement leur radicalisation. Il faut que la justice prenne conscience du phénomène qu’est l’islam radical, l’islam politique qui vient pour déstabiliser la société. 

À aucun moment du procès, Abdeslam n’a jamais dit qu’il renonçait à son idéologie

Qu’avez-vous pensé des accusés, de leur comportement, de ce qu’il y a dans leur regard ?

Globalement, ce ne sont que des gars issus de l’immigration maghrébine qui ont entre 30 et 45 ans, une génération qui est en rupture. On l’a vu dans le portrait qu’ils ont dressé d’eux-mêmes au cours du procès. Ce n’est pas étonnant qu’ils se retrouvent dans cette position d’accusés aujourd’hui. Il y a un faisceau d’indices dans leur vie qui les ont amenés là : ils sont des vies en rupture par rapport à notre modèle. Pour ce qui est de Salah Abdeslam, il a déclaré tout au long du procès qu’il était adhérent aux thèses de l’État Islamique et a plusieurs fois dit qu’il était lui-même un soldat du Califat. Il a joué tout un numéro à la fin du procès en nous expliquant qu’il demandait pardon aux victimes et qu’il voulait serrer sa mère dans ses bras. Moi j’ai laissé éclater ma colère en disant, en hurlant « Jamais ! Jamais ! » dans la salle : il ne retrouvera jamais les bras de sa mère car il est quand même le fil conducteur de cette idéologie qui a tué Sébastien. À aucun moment du procès, il n’a dit qu’il renonçait à cette idéologie-là. Je ne peux pas décemment lui accorder mon pardon et je ne peux pas non plus lui accorder le fait qu’il serait sur le chemin de la rédemption, de la compréhension ou en tous cas le chemin vers l’intégration : il reste en rupture avec notre société. 

Presque chaque jour, un ou plusieurs Français meurent au cri d’Allah Akbar aujourd’hui. Comment vivez-vous cela ?

On vit une explosion de la violence, et ce n’est pas qu’une question d’islam, même si elle est un terreau particulier. Il y a une lame de fond dans la société. Il suffit de voir l’exemple du métro à Paris qui est bien moins sûr qu’il y a quinze ans. Cela vient d’une promiscuité grandissante des hommes qui vivent de plus en plus les uns sur les autres et d’un choc culturel, mais aussi d’une paupérisation intellectuelle. Les gens autrefois étaient bien formés et savaient s’intégrer car ils comprenaient ce qui dans notre culture était valorisant. Par exemple, on quittait sa tenue pour mettre un pantalon parce que c’est agréable à porter. Ils comprenaient une forme de simplicité de la vie que nous savions proposer. Notre culture ne sait plus offrir comme avant un modèle qui soit suffisamment fort pour que les autres l’épousent et aient envie de le respecter.

Lire aussi : L’islam est-il notre avenir ?

Est-ce que selon vous, les attentats majeurs ont provoqué un vrai changement et un retour au réel ?

Il y a eu effectivement de vrais traumatismes et on l’a vu dans les médias. L’expression de l’islam radical et politique commence bien en amont, avec Mohamed Merah qui tue des enfants dans une école et des militaires. Ce sont quand même deux marqueurs, deux tabous dans la société. Ç’aurait dû être le point de départ d’une prise de conscience dans la société et ça ne l’a pas été ! Pourquoi ? Parce qu’on a inventé l’histoire du loup solitaire, déséquilibré, une personne qui ne reflétait pas du tout l’islam politique et radical alors que c’était le premier symptôme de ce phénomène !

Considérant tout cela, que faire ?

Je pense qu’il faut construire un contre-récit par rapport à ce qui nous est proposé : « le 13 novembre est une collection de malchances, un fait isolé ». Il faut, au contraire, dire que des phénomènes ont rendu ça possible : la faillite des services secrets, celle des politiques comme Manuel Valls… Tous ceux qui ont mené la politique migratoire depuis quarante ans ont aussi leur responsabilité. Il faut faire le bon diagnostic. Je reste persuadé que ce qui nous sauvera est notre capacité à réfléchir collectivement, à interroger ces phénomènes et à proposer des contre-récits. Quand on construira une représentation de l’Occident, de la France, on nous respectera et on nous aimera. 

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