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Peter Sloterdijk, un philosophe de la Renaissance

Par

Benjamin Wirtz

Publié le

19 janvier 2018

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Le philosophe Peter Sloterdijk était à Paris pour présenter son dernier ouvrage, Nach Gott (Suhrkamp), paru cet été en Allemagne. A l’approche de la parution en France d’une nouvelle traduction, L’Incorrect est allé recueillir quelques éléments de son gai savoir.

 

Un personnage de Rabelais

 

A l’évidence, Peter Sloterdijk est la chair de son œuvre : corps d’ogre légèrement voûté avançant l’œil vif, le regard malicieux en saluant vieilles connaissances et étudiants d’un geste discipliné, à la fois rapide et presque rigide. L’amateur de métaphores, qui prolifèrent dans ses copieux ouvrages au risque de devenir leur propre fin, comme autant de petites bulles où vient germer et éclore l’imagination, a quelque chose d’un personnage rabelaisien. Sloterdijk aime à citer quelques figures originales de la Renaissance, de ces adeptes du savoir universel fascinés par la complexité du monde. Le penseur allemand défend ses figures tutélaires d’une modernité alternative, de Nicolas de Cues précurseur de l’idée de « pluralité des mondes » au philosophe grammairien et pédagogue Comenius, tenant d’une « sagesse universelle » dispensée à tous.

Étonnante alliance de gourmandise, d’exubérance et d’appel à la discipline. Dans une perspective qui tend à réconcilier la limite et l’infini, la diversité et l’unité, finalement l’antique et le contemporain, Sloterdijk explore les possibilités de notre époque en remontant le long de ses linéaments généalogiques. Une promenade ? Un grand trek au sein de l’histoire occidentale et plus encore ; une mission d’exploration, d’étape en étape au sein de son « architecture ». Professeur d’esthétique à Karlsruhe, le philosophe fusionne l’esthétique et l’éthique au sein d’une audacieuse pensée de l’espace inspirée de l’art contemporain et du design, où les catégories de « Bien » et de « Mal » pèsent moins que celles du « lourd » et du « léger ». Sloterdijk place chaque homme, toujours, sur la scène dont la nature régit l’existence. Il invente ou découvre l’homme des métaphores, celui dont l’imaginaire est le terreau. Où l’homme vit-il ? Dans les images qui lui permettent de penser – représenter, montrer – sa « culture » ; et toute « culture » n’est finalement qu’une « architecture ».

 

La « mort de Dieu » produit la révolution permanente

 

C’est dans cette optique que Sloterdijk analyse les conséquences de la « mort de Dieu » pour la culture ; pour l’architecture occidentale. Au gré d’un itinéraire qui n’est pas sans rappeler la très belle Histoire du paradis de Jean Delumeau, le philosophe s’attarde avec humour sur le Purgatoire. Ce lieu d’un « demi-désespoir », d’un « désespoir tempéré » entre Enfer et Jardin des délices, garantissant jusqu’à la Réforme portée par Calvin l’architecture complexe de nos sociétés, évitant ainsi la terrible alternative protestante : ou la Damnation, ou le Salut – ou la perfection, ou le néant et pire que le néant. La disparition du purgatoire ? Une « catastrophe topologique anthropologique », une destruction de l’architecture refondant, si l’on ose dire par le milieu, la scène d’une humanité désormais littéralement déséquilibrée. Comment tempérer le désespoir, survivre sans noirceur à l’expérience vitale de la mortalité, de l’absence, de la maladie et des manques, s’il n’est plus possible de vivre avec et dans la métaphore du Purgatoire ? S’il n’est plus possible de croire à l’alternative et à l’intermédiaire, à ce lieu de purification manifesté par la littérature et les arts plastiques ? La disparition du Purgatoire condamnerait l’homme au seul investissement du monde. Elle le condamnerait à croire au « monde », cette réalité essentiellement problématique avec laquelle les ascètes et les mystiques ont pu entretenir les relations les plus équivoques, sinon les plus ouvertement conflictuelles. La fuite du monde, la fuga mundi vers le Ciel où le Vide est longtemps resté au programme de l’humanité, nous dirait Sloterdijk avec espièglerie, happé par l’appétit de sa littérature en marche.

 

Sloterdijk au-delà des progressismes

 

Le monde nous reste, comme ce « lieu » où il faut désormais tempérer le désespoir (et éventuellement, entre Enfer et Paradis) ; comme ce lieu que tous les progressismes se sont donnés pour mission, lointaines pointes de la vague initiée par Calvin, de transformer – de substituer au Purgatoire. Non d’ailleurs que Sloterdijk le déplore : il est trop tard pour cela. Tout en apportant une stimulante contribution à la compréhension de la révolution permanente, déjà fortement esquissée dans son essai sur les « Temps modernes comme expérience antigénéalogique », Après nous le Déluge, le penseur n’a pas besoin de nous convaincre. Une telle thèse peut-elle, d’ailleurs, faire l’objet d’une démonstration ? Il lui suffit de nous séduire.

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