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Richard Millet : le survivant

Par

Romaric Sangars

Publié le

15 septembre 2022

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Le milieu médiatico-littéraire français aura donc exécuté la sentence prononcée par Annie Ernaux à l’automne 2012, quand elle lançait une pétition pour exiger de la part d’Antoine Gallimard l’éviction de Richard Millet, et réduit, après dix ans d’obstacles, l’un des meilleurs écrivains français au silence. La même Annie Ernaux, en 2017, se fendait d’une nouvelle pétition dans Le Monde, mais cette fois-ci pour prendre la défense d’Houria Bouteldja, la pasionaria racialiste qui considère qu’on ne peut pas « être Israélien innocemment ». C’est qu’Ernaux est comme Goebbels, c’est elle qui décide qui est fasciste. En cette rentrée, un silence concerté accueille, comme depuis une décennie tous ses ouvrages, le livre de Richard Millet, accusé d’avoir osé un éloge d’Anders Breivik, le tueur d’Utoya, en raison du titre provocant d’un de ses livres, et quoique cet éloge, il ne l’ait jamais fait. Les lumières sont en revanche braquées sur Virginie Despentes, qui, en janvier 2015, déclarait tranquillement dans Les Inrocks son amour pour les tueurs de Charlie Hebdo. Il est donc évident que les raisons de cette exécution sociale ont peu à voir avec la morale, simple prétexte qui fut sans doute utilisé pour abattre la statue du Commandeur des lettres françaises qui ne cessait d’annoncer, depuis sa haute position d’alors, leur décès pour cause de médiocrité.

Dans La Forteresse, Richard Millet déploie à nouveau le meilleur de son art, évoquant son enfance, sa naissance à la littérature, à la musique et à la sensualité, l’intransigeance cruelle de son père, son enfermement autistique et les différents lieux – la Corrèze, le Liban et Paris – qui constitueront sa vision du monde et sa sensibilité par contrastes et combinaison de mémoires diverses. Repris plusieurs fois comme s’il répondait à une nécessité forte mais particulièrement douloureuse, le récit est mis en scène dans une atmosphère crépusculaire sublime et atteint parfois, outre des morceaux de bravoure stylistique, des degrés de sincérité déchirants. C’est évidemment l’un des meilleurs livres de cette rentrée littéraire dont il accentue encore, par comparaison, le niveau atterrant. Rencontre avec un maître et un maudit.

Lire aussi : Éditorial culture de septembre : Rentrée dans le rang

« Ce livre ne clôt-il pas ce qu’on appelle mon œuvre ? », écrivez-vous. En avez-vous débuté l’écriture dans cet esprit ?

Ce que, dans ce livre, j’appelle « mon œuvre » doit rester entre guillemets : il s’agit de ce que j’ai publié, pendant les trente années au cours desquelles je me suis conformé à un rôle d’écrivain – rôle dont je suis sorti, à présent, pour entrer en quelque sorte dans l’innommable. En ce sens, oui, La Forteresse achève quelque chose, bien que toute idée d’achèvement soit suspecte, en littérature. Ajoutez à cela les conditions « politico-historiques » qui font que, dix ans exactement après ce qu’on a appelé l’affaire Richard Millet, plus aucun éditeur (sauf le courageux Olivier Véron des Provinciales) ne veut me publier, ce qui m’oblige à m’imprimer moi-même, comme je l’ai fait pour La Princesse odrysienne, qui sera mon ultime roman. Je n’en écrirai plus.

Est-ce le décès de votre père qui a fini par délivrer votre récit des freins qui semblaient l’entraver jusque-là ? 

La mort de mon père m’a libéré, oui, pour écrire La Forteresse, mais en partie seulement : les réticences étaient surtout en moi. Certaines demeurent : je suis mon propre obstacle. Cette mort n’est d’ailleurs pas isolée ; elle survient dans un contexte hautement mortifère : en deux ans, j’ai aussi vu disparaître ma femme, Pierre-Guillaume de Roux, d’autres amis encore, sur fond de Covid, de catastrophe climatique, de guerre civile plus ou moins larvée. La liberté dont je jouis à présent relève surtout de la condition de survivant. [...]

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