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Terminus pour… Laure Adler

Par

Marc Obregon

Publié le

9 mai 2023

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DR-1

Tignasse peroxydée, visage balafré par une paire de lunettes noires oversized, collagène comprimé dans un veste cintrée The Kooples, Laure Adler, 72 ans, présente tous les signes vestimentaires de la vieille qui refuse de vieillir. Quelque part entre Brigitte Trogneux, pour l’étalage de fric, et Iggy Pop, pour le côté iguane desséché. N’écoutant que son courage, elle n’hésite pas à se mettre en scène dans un documentaire délirant et bouffi d’autocélébration, diffusé en seconde partie de soirée sur France 2 : La Révolte des Vieux. Une célébration non-stop de cette génération de vieux (les fatals boomers) qui refuse, justement, de se laisser étiqueter comme telle. Nous voilà au cœur du mal post- soixante-huitard, pendant plus d’une heure. Chaque génération a les vieux qu’elle mérite, vous me direz. Nos vieux à nous, en tout cas ceux que choisit de nous montrer Laure Adler, sont de vieilles toupies citadines et pleines aux as, si possible macronistes, en-marchistes, philippistes – en tout cas s’agitant comme des pantins dans ce vortex de néant centriste que le socialisme mitterrandien a laissé au cœur de la France, balafre à jamais béante.

Dans cette tentative de marche des fiertés en serviettes Tena, Laure Adler figure une sorte de Madame Loyal pétrie de certitudes sur à peu près tout. C’est sans doute le plus atterrant avec cette génération: elle ne doute pas une seule seconde de sa place dans le monde. Dans un monde normal, l’approche de la mort inquiète, taraude, pétrit l’âme d’humeurs noires et d’émotions vitreuses. Pas chez Laure Adler.

Nous voilà au cœur du mal post- soixante-huitard, pendant plus d’une heure. Chaque génération a les vieux qu’elle mérite, vous me direz.

Car Laure Adler n’est pas n’importe quelle vieille, comme elle nous le rappelle à chaque minute de son film, pétaradante comme une berline de collection dans les appartements feutrés du gotha des vieilles chouettes. On parle bien de la journaliste star des années 80, qui fut conseillère « culture » du Sphinx en personne, symbole épidermique de cette génération allaitée au sein du capitalisme triomphant, de la libération sexuelle et surtout de la confiance aveugle dans les vertus du progressisme à l’occidental. Cette génération qui s’est rendue coupable du crime des crimes : avoir bloqué l’horizon des possibles à coups d’individualisme tout puissant. Avoir sapé toute transmission intergénérationnelle en se voulant précisément immortelle, en voulant célébrer son ego au-delà de toute date de péremption : « C’est pas demain la veille », clame un t-shirt arboré fièrement par Adler et sa troupe d’happy few, un calembour du niveau des pubards de chez Monop’ qui rappelle à quel point le message de la journaliste n’est jamais qu’une hideuse posture, destinée sans doute à cacher la vieillesse authentique, celle qui souffre dans nos zones rurales, dans nos enclaves pavillonnaires, celle qui se lève encore à 5 heures du matin pour accrocher des poulets morts à des crochets, celle dont les corps usés n’est plus qu’une source de souffrances illimitées, après des années à répéter les mêmes gestes dans ces usines, ces abattoirs, ces chantiers que la France de Laure Adler voudrait ne pas voir.

Insupportable défilé de vieilles biques avalisées par la doxa contemporaine (l’ineffable et toujours indolore Edgar Morin, la philosophe Mona Ozouf, éclatante dans son huit pièces de l’avenue Montaigne, etc.) le documentaire de Laure Adler n’est ni un plaidoyer pour la vieillesse, et encore moins le tract social qu’il aurait dû être à l’heure où la réforme des retraites agite douloureusement le drapeau rouge des inégalités françaises.

Lire aussi : Terminus pour… Louis Boyard

Non, au contraire, cette « révolte des vieux » est surtout celle d’une génération qui refuse de laisser sa place, d’une génération qui refuse la dignité du silence ou la rigueur de la transmission. Comme un ultime pied de nez à toute réalité française, Laure Adler fait un détour par le Sénégal au milieu de son reportage, rappelant, avec toute la condescendance post-coloniale dont elle est capable, qu’en Afrique « la vieillesse n’est pas une fatalité ». Ah, l’Afrique, ce continent de griots où l’on meurt si vieux… « C’est la grande leçon de la chorégraphe Germaine Acogny, qui a créé une école de danse pour les vieux » martèle Laure Adler tout en sirotant un rooibos avec l’intéressée. Et oui, dans le monde de Laure Adler, la vieillesse se danse, la vieillesse se chante, la vieillesse est une fête. Et tant pis si dans les EHPAD et dans les centres de soins palliatifs, on continue à crever la bouche ouverte, sur un lit d’escarres et d’humiliations répétées.

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